La question ne cesse de revenir, « comment est-ce possible ? ». La fraude de la Société Générale est-elle explicable ? Quelles leçons devons-nous en tirer ? Pourquoi et comment un jeune trader amène-t-il l’une des plus prestigieuses banques mondiales dans cette tourmente ?
Le mobile peut être de divers ordres. On peut imaginer que le fait de brasser des milliards peut pousser les traders les plus faibles à se croire invincibles et géniaux et dans ce contexte, les inciter à faire des « coups ». Des motivations pécuniaires semblent pourtant plus réalistes. Il a été dit que l’intéressé bénéficiait d’une rémunération de 100.000 € mais pouvait espérer un bonus de 300.000 € sur base de ses résultats de gestion. Que ce soit ou non le cas dans ce dossier, les chiffres cités sont loin d’être exceptionnels et encore très loin des records pour le secteur. Alors on imagine aisément que, lorsque les résultats du trading sont faibles et la prime potentiellement nulle, le trader soit tenté de prendre des risques supplémentaires pour récupérer le bonus. En cas d’échec, il n’y a pas de bonus négatif.
Cette situation est comparable à celle d’un gestionnaire de portefeuille qui n’est rémunéré par son client qu’à la performance. Lorsqu’en cours d’année, le seuil pour obtenir une rémunération variable n’est pas atteint, le gestionnaire pourrait être tenté d’augmenter la prise de risque, sachant que ce dernier est supporté exclusivement par le client.
Nous pouvons tirer une première conclusion : le système de rémunération des traders ne reflète pas complètement le risque pris pour atteindre des performances. La gestion du risque n’est traitée que par une réglementation et par des procédures de contrôle. La réglementation a pour but d’autoriser un niveau de prise de risque.
Notre propos n’est pas de rentrer dans la technicité des contrôles qui ont manifestement échoué dans le cas évoqué puisqu’il semble qu’en septembre déjà, c’est à dire trois mois avant l’officialisation de la fraude, une enquête interne avait été lancée. La lenteur des enquêteurs a des conséquences financières catastrophiques. Ceci dit, une personne mal intentionnée et dotée d’une certaine intelligence parviendra toujours à outrepasser l’une ou l’autre autorisation, l’important étant de détecter rapidement ces infractions avant qu’elles ne causent des dégâts irréparables.
Une position de 50 milliards qui provoque une perte de 5 milliards n’a rien de très étonnant dans les marchés boursiers que nous avons connus. La reconstitution des opérations faites par Monsieur Kerviel démontre que le 31 juillet déjà il enregistrait une perte potentielle de plus de 2 milliards mais que le 31 décembre sa position était bénéficiaire de près d’un milliard et demi. Il semblerait qu’une semaine avant le dénouement des opérations, la perte se chiffrait à 1 milliard. Il sera déterminant de savoir qui doit porter la responsabilité de cette dernière semaine au coût de 4 milliards. Il faut savoir que le dénouement d’une erreur importante influence toujours les cours dans un sens qui aggrave la perte et ce surtout si le marché a pris conscience de cette erreur. Il n’y a malheureusement pas de cadeau dans ce monde-là et d’autres traders n’hésiteront pas à jouer la baisse s’ils se doutent que des volumes importants doivent être vendus. Comme dans tous les domaines, c’est la conjonction de différents éléments négatifs qui mène à la catastrophe.
La Société Générale est connue pour le très grand « know how » qu’elle développe dans les produits structurés et dans les salles de marché qui y sont attachés. Il n’est pas rare que les salles de marché génèrent 20, 30 ou 40 % des bénéfices de certaines grandes institutions. C’est dire que ces activités sont essentielles aux yeux des dirigeants, même si l’on peut se demander s’il est sain qu’une partie aussi importante du résultat provienne d’activités aléatoires et dépendantes des marchés. De tels profits supposent des prises de risques importantes et faut-il dès lors s’étonner lorsqu’un accident arrive ? Dans le dossier de la Société Générale, c’est l’importance du montant qui contraint qu’on en parle; dans de nombreux autres cas, on ne se vante pas de pertes ou de fraudes.
En deuxième conclusion, nous avons la faiblesse de penser que notre culture du « court terme » porte une importante responsabilité dans les dérapages observés dans les secteurs financiers. Dans un précédent article, nous avons eu l’occasion d’expliquer que la crise du « subprime » est la crise du crédit à outrance c’est à dire la suprématie du court terme sur le long terme. Le crédit à la consommation, c’est organiser le déplacement d’une consommation qui aurait du être future vers une consommation immédiate.
L’objectif du trader est peut-être trop à court terme lui aussi : maximiser le profit immédiat qui génère le bonus et ce parfois au détriment de la saine gestion à long terme de l’entreprise. Si la rémunération du trader était liée à une performance à long terme, il serait moins tenté de prendre des risques démesurés à court terme. Il y a peu encore, le système de rémunération des patrons américains, lié aux résultats trimestriels de la société, a provoqué des dérapages. La manipulation ou la maximisation des chiffres trimestriels s’opérait au détriment des bénéfices futurs. L’Europe ayant compris les dangers du système observé aux Etats-Unis ne s’est jamais engagée dans cette voie. Nous devons reconnaître que cette culture du « court terme » n’est pas spécifique au secteur financier. Le monde politique ne souffre-t-il pas du même mal ? Combien d’hommes politiques ne sont-ils pas, « contraints » de se focaliser sur les futures élections plutôt que de mener à bien des projets à plus long terme ? Contraints d’engranger des résultats à court terme même si ceux-ci hypothèquent l’avenir à plus long terme. Les artifices budgétaires sont nombreux à se baser sur ce principe. Nous devons reconnaître que cette culture du court terme est profondément ancrée en nous : le « just in time » n’en traduit que la connotation positive. Pourtant, intuitivement, nous avons compris que la culture et la maximalisation de l’immédiat recèlent des dangers. Pourquoi nombre d’investisseurs, après les avoir considérés comme ringards il y a vingt ans, apprécient-ils à nouveau la gestion des groupes familiaux ? Probablement parce qu’on y perçoit souvent la dominance du long terme sur le court terme, la solidité fondamentale plutôt que les artifices. Nos clients en gestion de fortune n’aiment pas le mot « spéculation » et préfèrent qu’on leur parle d’une gestion de « bon père de famille », surtout aujourd’hui. Les investissements éthiques vont jusqu’à convaincre les investisseurs d’accepter un rendement immédiat un rien inférieur sachant que le bénéfice complémentaire est sociétal et long terme. Le réveil écologique ne se nourrit-il pas de cette même intuition ? Alors notre conclusion est simple: privilégions le long terme, car n’oublions pas que les 5 milliards perdus l’ont été par les actionnaires pour un trader qui espérait gagner un bonus de 300.000 €.
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